“Mail from Medellín” (in French)

FIN DE SIÈCLE A MEDELLIN

Version 19-7-00

Pour la préparation et le tournage du film « La Vierge des Tueurs », tourné dans le secret le plus absolu, j’ai vécu de Mai à Décembre 1999 à Medellin. La ville au printemps éternel, la ville où l’amabilité et la politesse d’un autre temps, celui de mon enfance à Bogota, sont toujours vivantes. C’est aussi une ville obsédée par l’ordre et la propreté, une ville pleine d’énergie et de joie.

Il y bien sur un autre côté qui peut se résumer en chiffres :

-5000 gangs armés inventoriés. Chacun d’eux composé de 4 a 200 personnes.

-95% des crimes restent impunis. Beaucoup plus qu’au Far West à l’époque où c’était un pays sans loi.

-15 morts par jour, 30 les week-ends et les jours de fête.

Tout se joue dans les Communes, les quartiers pauvres crées par des « invasions ». Construction rudimentaires de briques, vues magnifiques sur le reste de la ville. La police n’y entre qu’en cas de nécessité absolue et en grand nombre. Les paramilitaires et la guérilla se disputent des zones d’influence en créant ou en récupérant certains gangs.

J’ai rassemblé ici par ordre chronologique des e mails, des petits instantanés, que j’ai envoyés au rythme de un à deux par semaine à Fernando Vallejo et à quelques amies et amis pendant cette période.

-L’anniversaire de la petite Jenifer

Je viens de comprendre la raison pour laquelle les enfants commencent à respirer la colle : c’est parce que ça coupe la faim. Ils finissent par le faire à longueur de journée et meurent au bout de trois ou 4 ans. Anniversaire dans les rues du « Barrio triste » de la petite Jenifer qui a l’air d’avoir douze ans à cause de la colle mais fête ses quinze ans. Tradition colombienne de faire une fête avec danses pour l’entrée dans l’âge adulte, en particulier une valse avec quinze partenaires successifs. Ceux qui étaient là pour danser avec elle : un petit garçon respirant la colle, un jeune tueur professionnel, un policier, un manchot dont les deux bras avaient été coupés alors qu’il s’était endormi ivre sur les voies du chemin de fer. Jenifer s’agrippait aux moignons en souriant d un air absent. Quelle valse ! Des gens lui ont fait cadeau d’une robe et d’un sac en toile assorti pour sa bouteille de colle.

-Attaque à main armée

Tout premier repérage. Je suis en train de filmer le Parque Boston et la maison natale de Vallejo avec une petite caméra digitale quand j’entends des cris derrière moi. C’est Eduardo qui hurle des torrents d’injures : « fils de pute, gonnohrrée » etc. Il court pour s’arrêter au milieu de la rue en se servant de son téléphone portable comme si c’était un pistolet noir qu’il est en train de charger. Un homme jeune et bien habillé venait de lui mettre un pistolet 9 mm à répétition dans le ventre tout en lui prenant son téléphone portable de la poche arrière. Eduardo lui avait arraché son téléphone des mains et maintenant prétendait que c’était un revolver ! Le jeune homme s’approche à quelques pas de moi, il y a des gens qui commencent à regarder, il a mis son bras droit derrière le dos. Il veut la caméra. Je vois enfin l’occasion de me servir de ma petite bombe de gaz pimenté paralysant. L’appareil à bout de bras, je lui dis de venir chercher la caméra. Il réfléchit, fait demi-tour et s’en va. Je n’ai pas vu le revolver. Il a dû penser qu’il avait à faire à deux fous dangereux, que le risque était excessif.

Il ne repartait pas les mains vides, il avait quand même eu le temps avant de s’occuper de moi ,de prendre la chaîne d’or de la conductrice de notre voiture en la menaçant du pistolet et en lui disant que tout allait bien se passer.

-Bogota

Cette ville est de plus en plus épouvantable. Une des 10 villes les plus polluées du monde. Lu dans le journal local que vivre ici en respirant normalement équivaut à fumer 2 paquets de cigarettes par jour.

A la télé hier soir 11 cadavres, un plan par cadavre, ils faisaient partie d’une liste établie par la guérilla et se trouvaient dans différents endroits d’une petite ville.

Nouvelle paranoïa ici avec les taxis qui vous attaquent comme à Mexico avec l’aide parfois de faux policiers. La contre-mesure de les appeler par téléphone ne s’est pas avérée sûre non plus : des gangs interceptent l’appel radio et envoient un de leurs taxis à la place. Etc. etc. Mais le comble c’est quand un complice sort du coffre, revolver au poing, en faisant basculer une partie du siège arrière. C’est devenu assez fréquent.

Mais tout simplement conduire sur la Septima, l’une des avenues principales, est devenu une aventure dangereuse. J’ai compté hier soir, sur un trajet de moins de 500 mètres, plus de 7 grosses bouches d’égout dont les couvercles avaient été volés et qui restaient là, sans la moindre signalisation, béantes, prêtes à détruire une voiture ou a tuer un motocycliste.

- Fête des pères

J’ai rencontré aujourd’hui le maire de Medellin.

Il était très préoccupé par les activités d’une nouvelle bande armée dissidente des FARC qui opère dans le quartier de Pilarica et qui est commandée par une femme, docteur en médecine, apparemment hors de contrôle et très sanguinaire. Quatre policiers ont été gravement blessés hier soir par sa bande.

Pendant que nous étions dans son bureau il a appris la mort d’un policier. Un peu plus tard, nouveau coup de téléphone : un commando de 17 personnes de la bande de Las Terrazas (Manrique) a fait irruption dans l’Hôpital de San José pour libérer un terroriste et un assassin très dangereux qui avaient été transportés blessés de la prison de haute sécurité.

Dimanche dernier, pour la fête des pères, il y a eu 34 morts. Le même jour, l’inauguration du Festival de Poésie rassemblait plus de gens qu’aucun match de football ne l’avait jamais fait dans cette ville.

Le casting se passe très bien, en quelques semaines nous avons déjà deux garçons possibles.

La vitalité et l’angélisme de ces malfaiteurs de 15 ans, leur élégance vestimentaire très étudiée et leur manière d’envisager leur vie brève comme celle d’un papillon sont irrésistibles. Ceux qui survivent parlent comme des retraités, ils ont 21 ans.

-Tango

J’ai passé l’après-midi dans la commune du Diamante où nous allons tourner les quelques scènes avec la mère d’Alexis. Grande fête populaire organisée par mon ami Papa Giovanni pour regarder des enfants de 7 à 9 ans danser le tango. Ces tout petits couples avaient des gestes impeccables et leurs costumes élégantissimes brillaient sous le soleil, la foule applaudissait plus fort à chaque geste ou caresse sexy. Au dessus, tout près, planaient une douzaine de vautours. Un peu plus haut sur la colline les jeunes de la bande du quartier regardaient cette allégresse familiale d’un air distant. Ils se sont un peu réveillés quand leurs copains du groupe de rap ont commencé à chanter leur message de violence. En bas, au loin, toute la ville qui remonte de l’autre côté de la vallée.

-Un mort au coin de la rue

Hier soir je suis allé manger un fast food de patacon près de l’Exito. En sortant de la maison vers la gauche, j’ai marché quelques pas avant de m’arrêter en entendant deux coups de feu et en voyant deux dames bien habillées courant accroupies comme des soldats dans un film de guerre mais sur des talons hauts. Après avoir laissé passer une minute, je me suis avancé pour regarder dans la direction du second Parc de Laureles : une vieille voiture au milieu de la rue avec un conducteur qui ne bougeait plus et les passants qui sortaient de leurs refuges pour regarder et s’approcher du véhicule. Au retour, une demie heure plus tard, il ne restait plus rien qu’un petit tas de débris de la vitre du chauffeur sur la chaussée et j’avais l’impression d’avoir inventé tout cela.

-Otro cadaver

Hier avant le dîner, aujourd’hui avant le déjeuner. A midi je marchais comme chaque jour avec mon ami Eduardo pour aller manger à cinq minutes d’ici. Il avait été hier à la morgue et il a reconnu à un feu rouge le chauffeur et la camionnette qui récoltent les cadavres. Bien sûr, un peu plus bas, un tout jeune homme à terre, entouré de curieux et de policiers.

Au retour, moins d’une demie heure plus tard, je crois de nouveau que j’ai rêvé : pas de trace de sang, des enfants jouent à l’endroit même où était le cadavre.

Il y a une heure, intense fusillade et cris dans ma rue : des voisins tirent sur un voleur de bicyclette. Sans le toucher, j’espère.

-Le Violentologue.

Quand je suis revenu, un jour plus tôt que prévu, de Bogota, la famille Vallejo avait profité de notre absence pour loger dans notre maison un violentologue français qui faisait une communication à l’université. L’alerte a été donnée par mon ami Eduardo quand il s’est rendu compte que c’était un homme marqué qui avait reçu des lettres de menaces à la fois des FARC et des Paramilitaires et que beaucoup de ses disciples colombiens avaient été tués dans les dernières années. C’est lui qui avait demandé aux Vallejo de ne pas dormir avec les autres professeurs dans un autre appartement. Nous avons été malheureusement obligés de lui demander de quitter les lieux. Nous sommes là pour des mois, lui pour quelques jours. Et nous parlons français comme lui.

-El Principe

Il y a quelques jours je prenais un verre seul au bar du Café Lebon, Parque de Lleras dans le Poblado. Je conversais avec Aleja, une amie étudiante de philosophie qui s’occupe du bar un soir sur deux. Un type de 30 ans habillé très riche, grand, maigre, moustache, balafre sur la joue, peau très brune, commence à me parler avec un très fort accent populaire. Il voulait savoir d’où je venais et ce que je faisais à Medellin. J’ai évité au maximum la conversation. Il est parti téléphoner (quelqu’un l’a vu). Quelques minutes plus tard, deux Mercedes noires arrivent avec 7 horribles malfrats qui s’installent à la terrasse. Le premier type revient à la charge pour me dire qu’il va en France la semaine prochaine, qu’un de se amis ici présent vit en France et aimerait me rencontrer et m’offrir un verre. Il dit s’appeler « El Principe ». Je refuse et vais m’asseoir sur la terrasse avec deux amies qui se trouvaient là. Elles deviennent très vite incommodées par les regards insistants de ces caricatures de mafieux auxquels je tournais le dos. Nous décidons d’aller au café Berlin, tout à côté, en prenant leur voiture. Aleja du bar voit avec horreur les 8 types me suivre intensément des yeux et aussitôt que je suis monté dans la voiture de mon amie, se lever tous d’un coup, pour monter dans leurs Mercedes. Elle s’est précipité sur le téléphone pour prévenir tout mes amis qui m’ont désespérément cherché dans tout le quartier avec l’aide de la police avant de me retrouver une heure plus tard tranquillement installé dans un recoin du café Berlin. Sans le savoir nous avions pris un itinéraire tellement inattendu pour aller si près que personne n’a pu nous suivre. Ou alors personne ne nous suivait et tout a été fabriqué par la paranoïa ambiante…

On a arrêté hier à Bogota une bande de malfaiteurs qui enlevaient des gens rançonnables pour les vendre à la guérilla.

-Manrique

Des scènes du film se passent à Manrique qui avec la bande de Las Terazzas est devenu l’un des quartiers les plus dangereux de la ville. Papa Giovanni nous a organisé une protection pour repérer le quartier mais je vois tout de suite que lui même est mal à l’aise. Il nous présente un chef bandit de 22 ans, un survivant, légèrement gras, cheveux en brosse, les yeux bleus et fixes. Il a une véritable stratégie pour ne jamais, jamais regarder qui que ce soit dans les yeux. Très très calme et mesuré dans ses gestes, on a l’impression glaçante qu’il a le regard fixé sur des piles de cadavres derrière les épaules de la personne à qui il est en train de parler. Il ne sourit jamais. Eduardo lui-même qui est très drôle et qui a l’habitude de ce genre de personnage n’arrive pas à le faire rire. Il y en a un qui rit tout le temps nerveusement, c’est son comparse, un très jeune sicario (tueur professionnel) très brun et plein de tics. A mots couverts, toujours riant, par allusions, il se vante de quelques exactions. Il est question de scies électriques. Nous ne voulons rien savoir, nous voudrions ne jamais les avoir rencontrés, nous voudrions qu’ils nous oublient pour toujours.

Nous parcourons le quartier en tous sens. Je découvre un autre côté de la personnalité du bandit : il essaye de draguer toutes les filles en leur donnant des ordres : « Toi, viens par ici ! » ou en faisant des compliments mélangés de bruits lascifs. Parfois le tueur se joint à lui. Les filles, même très jeunes savent déjà qu’il est très dangereux d’avoir la moindre réaction et continuent leur chemin.

Il a l’air extrêmement intelligent, pose des bonnes questions, il a du sortir de l’école du crime avec mention très bien et doit se limiter aux gros coups. En passant il veut savoir combien vaut notre équipement pour le tournage.

Nous ne mettrons plus les pieds à Manrique et nous ne demanderons plus à Papa Giovanni de nous aider à pénétrer dans d’autres quartiers que le sien.

Pour bien terminer, nous les invitons à manger du poulet grillé chez Mario’s, le fast food en face de la maison de Carlos Gardel. Au moment de recevoir son salaire il nous dit d’un air terrifiant : « Je suis très curieux de voir combien vous croyez que je vaux ».

Alors qu’Eduardo est en train d’écrire une somme sur un reçu, je dis : « Je crois qu’il est en train de mettre seulement des zéros. » Ouf ! Je suis arrivé à le faire rire.

Alors que nous nous préparons à quitter l’établissement, il revient sur ses pas pour remettre comme un maniaque méticuleux les chaises de notre table dans un ordre  parfait, comme si nous n’avions jamais été là.

-La Bombe

J’ai l’impression que le pays va apparaître malheureusement à nouveau sur les médias du monde avec cette voiture piégée remplie de 100 kilos de dynamite qui a fait 12 morts avant hier. En fait pour nous pas de risque, la bombe visait un objectif militaire dont nous ne nous approchons jamais. Par exemple nous faisons des détours pour ne pas passer devant les postes de police.

La fête des fleurs a commencé hier soir. Les arènes étaient vides pour la novillada (mauvaise publicité, traumatisme de la bombe) et le rejoneador n’a pas pu toréer : on lui avait kidnappé ses chevaux hier sur la route Bogota-Medellin.

-Anderson

Ca y est j’ai finalement rencontré Anderson, le garçon dont j’avais vu une vidéo et que tout le monde cherche pour moi dans la ville depuis quinze jours. Il est tout à fait extraordinaire. Ambigu, ange et démon, très charismatique, genre Montgomery Clift de la rue à 16 ans. Son jeu demande du travail mais il est intelligent et la caméra l’adore. Il vit avec son petit frère de 13 ans dans une « commune » très élevée contrôlée par les miliciens (liés à la guérilla). Nous essayons de le loger en ville mais il ne veut pas déménager car sa mère qui est en prison l’appelle à un téléphone là haut. Il vend de l’encens dans la rue et sort de trois mois de prison pour cambriolage. Hier soir, avec trois copains, il a attaqué un passant, ils se sont partagé l’équivalent de 50 dollars. Un peu plus tard la police les a arrêtés après qu’ils aient dépensé l’argent et les a forcés à donner leurs souliers à leur victime. Il a dû rentrer pied nus chez lui : deux heures de montée pour arriver au delà du barrio La Sierra, fruit d’une « invasion » récente. Demain je l’amène chez le médecin et on lui cherche un appartement près de l’école de son frère.

-La peur panique du Français

Un coup dur aujourd’hui, certainement pas le dernier, et je ne peux pas m’empêcher d’en rire. Mon directeur de production qui était parti pour quelques jours à Paris vient de me laisser tomber, il ne veut pas revenir comme prévu, il a eu trop peur ici et n’a pas osé me le dire. Il m’a laissé la clef de son placard en partant. Je viens de l’ouvrir : pratiquement vide, la trahison était préméditée ! Je serai donc le seul étranger du film ! Je me sens de plus en plus colombien.

-Changer des Dollars

Une véritable épreuve hebdomadaire. Le Banco Commercial offre le meilleur change et tous les gens qui ont des grosses sommes à changer y vont. On peut aussi y voir, à tous les coups, au moins trois motos avec des jeunes d’allure suspecte : l’air propre et le look américain, casquette, chemisette ou blouson, blue jeans et baskets. Cela veut souvent dire : prêts à tuer. Il y a souvent aussi un policier qui surveille ces Barracudas, de temps en temps il leur demande leur papiers. On se fait déposer par un taxi qui lui n’a pas le droit d’attendre devant la banque ou à côté comme les motos des voyous. Il doit continuer à faire le tour de l’immeuble jusqu’à ce que nous sortions avec l’argent également réparti entre Eduardo (qui a en plus son pistolet) et moi.

La première personne qu’on rencontre en entrant est un garde en uniforme avec le doigt sur la gâchette d’un énorme revolver. En continuant on rencontre un autre garde avec un fusil à pompe spécial de luxe pour finir tout au fond près de la caisse où l’on change les billets verts : une mini-uzi tenue par un garde complètement immobile, les mâchoires serrées. Comme tous les autres, doigt sur la gâchette.

Attente interminable pendant que la caissière compte deux fois d’innombrables piles de billets. Tout à côté, une très longue queue pour les comptes courants. Leur passe-temps favori à tous : regarder fixement en ne perdant aucun détail, aucun geste, les quelques personnes qui font la queue au guichet « Change ».

A la sortie la tension monte d’un cran. Eduardo attend dehors et moi dedans. On n’a jamais la chance que notre chauffeur (un ancien policier qui s’est fait prêter un taxi) arrive au bon moment. L’attente, encore.

Mais ce n’est rien, le plus dur est à venir. Au moment du départ nous sommes tous deux les yeux fixés à l’arrière du taxi pour guetter toute moto suspecte. Il faut aussi vérifier les voitures. Ensuite prendre un dédale de petites rues désertes donc dangereuses pour s’assurer que personne ne suit avant de déboucher brusquement sur une autoroute pour reprendre la prochaine sortie. Ouf !

Mais il y a des motos partout…peut-être que l’une d’elles…

Pas étonnant que le Directeur de Production français soit parti, il a dû vivre ça au moins deux fois. Vivement qu’on trouve une production locale de confiance pour ouvrir un compte ce qui, afin d’éviter le lavage d’argent, est absolument interdit à un étranger.

-Anderson rougit

Eduardo peut « lire » les gens en observant de petits détails. Il est à l’avant de la voiture et sent le regard du voleur sur sa montre Nike. C’est Anderson, assis à l’arrière à côté de moi. Plus tard, au restaurant, il surprend encore un regard qui a duré un quart de seconde de trop et lui dit en faisant le geste d’enlever sa montre : « Tu la veux ? »

Anderson devient complètement rouge. Très sexy.

-Wilmar

J’ai dansé dans le jardin de joie le jour où j’ai trouvé mon Wilmar avant de quitter Medellin il y a deux jours. Il est très brun, il vient de la rue.

II est d’une beauté parfaite, absolue, indiscutable et possède un vrai talent d’acteur naturel.

Il ne m’émeut pas autant qu’Alexis qui est plus tragique, moins bon acteur, mais qui a tout le mystère d’une véritable « star ».

Bref le film commence à vraiment exister et je suis de plus en plus excité.

Quelle étrange impression de se retrouver pour quelques jours aux USA, à l’abri, après des mois de vie en alerte. Evidemment tout me semble bien fade et j’ai hâte de rentrer à Medallo.

Les tests que j’ai fait à Chicago se sont mal passés. La haute définition ne permet pas, comme je le croyais, de filmer la nuit dans la rue sans lumière. Au risque d’avoir du grain, je vais m’obstiner. Ce film n’a pas besoin d’être léché.

-Todo Bien

Deux problèmes graves avant hier. Nous avons perdu le décor irremplaçable le plus important : l’appartement du film, et notre chauffeur a été rattrapé par deux motocyclistes qui ont jeté dans la voiture une boule de papier, un billet qui dit : « LOS PP’S QUEREMOS AL MONO TODO BIEN’ » (les PP veulent l’étranger, tout va bien).

En Colombie, recevoir un billet de ce genre équivaut souvent à une condamnation à mort. Maintenant l’ambiance parano est garantie. Le bon côté des choses est qu’on pense qu’il s’agit d’une bande qui veut faire de l’extorsion et pas du kidnapping. Le mauvais : c’est seulement un début, d’autres choses peuvent suivre comme des coups de feu sur la maison ou la voiture.

Aujourd’hui réunion avec un des plus grands « analystes de sécurité » du pays qui suspecte… le chauffeur. On attend le résultat des analyses graphologiques. De toutes manières, sans que le spécialiste de sécurité le sache (on ne peut vraiment faire confiance à personne), nous avons aussi des contacts discrets avec le chef de la Police. Il nous fournit à partir de demain deux policiers en civil armés jusqu’aux dents qui me suivront en voiture dès que je sortirai de ma nouvelle demeure qui sera une véritable fortification. Officiellement je continuerai de vivre à la même adresse. Je ne me déplacerai jamais deux fois de suite dans la même voiture, mes chauffeurs seront aussi des hommes de sécurité. Sur le lieu de tournage, ou demain pour des répétitions en extérieurs, il y aura toujours une voiture blindée prête à m’emporter ! Il y beaucoup d’autres détails très drôles que je ne peux pas révéler avant la fin du tournage et d’autres encore jamais ou dans dix ans.

La lecture avec les acteurs s’est magnifiquement passée. Le scénario est parfait et les acteurs aussi. Je suis un homme heureux pour l’instant, il faut maintenant faire exister tout cela.

J’ai déjeuné aujourd’hui avec le médecin qui a loué l’appartement avec terrasse et vue sur les « communes ».  Il était terrorisé que nous ayons pu trouver qui il était et le faire appeler de Bogota par un grand patron de la médecine qui pourrait changer sa carrière. Il est prêt à abandonner l’appartement dans lequel il est déjà installé ! Il faut maintenant convaincre l’agence d’annuler le contrat du médecin. Pas facile puisqu’ils se sont déjà comportés comme des traîtres avec nous en donnant l’appartement au Docteur alors que nous l’avions réservé depuis des mois.

-Gardes du corps

Ma nouvelle vie avec gardes du corps ne me plaît pas mais je le prends avec distance; il paraît que je suis « risque 7 » (sur une échelle de 10). En tout cas, rien de tel pour impressionner mon jeune acteur Anderson qui passe ses jours et une partie de ses nuits avec moi.

Ce sont deux jeunes policiers de 24 ans à peine qui nous ont été prêtés par le chef de la police. Je suis en contact radio permanent avec eux par l’intermédiaire d’une petite chose noire qui est à la fois un téléphone portable, un beeper et une radio. Si quelqu’un comme le suspect « El Principe » s’approche de moi et me parle, il suffit que je presse un petit bouton et notre conversation est répercutée à toute la sécurité. Ils ont chacun un revolver, une mitraillette mini-uzi et un « changon » (fusil de chasse coupé).

Il en a un, Raoul qui est petit, foncé et gros, et l’autre, Leonardo, maigre blond et beau.

Leonardo a décidé de devenir mon ami et il est très entreprenant. Avant hier il m’a demandé si j’aimais la cuisine d’Antioquia. Seul un grossier personnage répondrait non, j’ai dit oui, c’est d’ailleurs vrai. Il m’a ensuite demandé si je voulais déjeuner le lendemain chez lui. Il insiste pour que je vienne seul ce qui me provoque un épouvantable conflit intérieur où quatre tendances se disputent :

1- C’est un guet-apens, dans toutes les histoires de kidnapping, il y a un policier.

2- Il faut que j’y aille ,c’est la moindre des politesses pour quelqu’un que je fais vivre à mon rythme de 6 heures de sommeil par jour maximum.

3- Je n’ai absolument pas à me sentir obligé, c’est lui qui exagère de me mettre dans cette situation.

4- Je suis d’un naturel curieux.

C’est cette dernière tendance qui a fini par l’emporter. Ambiance familiale avec un parfum de paramilitarisme. Au moins 5 statues de la Vierge. Je sais tout maintenant des détails techniques de la fabrication artisanale des bombes des guérilleros .

Aujourd’hui, déjeuner à la campagne, très belle maison au sommet d’une colline. Avant le repas, concours de tir au pistolet avec Eduardo, Raul et Leonardo, je suis assez fier d’être de leur niveau.

Nous mangeons dans la grande pièce salon-salle à manger séparée de la terrasse par une grande baie vitrée. Dehors, Leonardo et Raoul, leurs mini-uzi pendant nonchalamment à bout de bras, nous regardent…

J’espère qu’ils ne sont pas trop vexés que mon ami Eduardo leur a interdit de l’appeler « La Rata » comme tout le monde et que Anderson fume de la marijuana devant eux.

Pour ce soir ils m’ont demandé dans quel quartier je pensais aller (chaud ou pas) pour savoir quel type d’armements ils devaient prendre.

-Les drames des jeunes acteurs. Cobrar el muerto

Anderson ne nous avait pas mentionné ses ennuis récents avec la justice : il est convoqué pour séquestre et attaque à main armée ! On essaye d’amadouer le juge. Dans l’une des histoires, ils ont pris un taxiste en otage mais le taxi avait un système de sécurité qui paralyse le véhicule 15 minutes après. Lui et ses copains se sont retrouvés en pleine nuit, en pleine campagne, avec une meute de taxistes à leur trousses qui ont commencé à les lyncher, ils ont été sauvés par la police qui les a inculpés.

Juan David, qui joue Wilmar, a des ennuis aussi. Il vit dans la commune de Bello et il est sur une liste, établie par un groupe qui se dit de « nettoyage social », de gens à exécuter. Il devrait déménager aujourd’hui dans un appartement que nous lui avons trouvé tout à côté d’ici.

Avant hier, nuit pluvieuse, aucun des membres de son gang de quartier ne faisait la garde pour se protéger du gang ennemi voisin qui en a profité pour se faufiler jusqu’à la maison de son meilleur ami pour le tuer. Comme sa mère protestait, ils l’ont tuée aussi.

Hier soir Juan David était dans le dilemme suivant : venger la mort de la mère de son meilleur ami ou refuser de faire partie de l’expédition punitive et par là se mettre lui-même en danger. J’ai essayé de lui expliquer que la mort de la mère n’était pas le pire et qu’en fait elle évitait des années de souffrances horribles. Il avait l’air convaincu quand il est parti.

Quand il est venu au test de maquillage ce matin, j’ai appris que l’assassin de la mère de son meilleur ami avait été tué hier soir.

Au maquillage, Anderson et Juan David se sont rencontrés et observés pour la première fois. Il se sont retrouvés tous les deux torse nus pour faire des essais de cicatrices mais ils en avaient déjà au moins cinq vraies chacun. Ils ont aussi chacun un grand tatouage : une espèce d’iguane sur le dos de Anderson et une gargouille sur le bras de Juan David.

-Exécution

Papa Giovanni nous aide a pénétrer la commune du Diamante. Hier, juste après nous avoir quittés, il buvait une bière avec son ami Olman qui devait, dans le film, jouer le rôle de l’Atracador. Un homme est passé derrière Olman lentement et l’a tué d’une balle dans la tête. Il est reparti tout aussi lentement. La balle, qui aurait pu toucher Giovanni, n’est pas ressortie mais a causé une protubérance sur le front avant de le faire tomber mort sur la table.

Giovanni est très affecté, il ne s’en remet pas.

-Tournage repoussé

On devait commencer à tourner ce Dimanche, c’était un peu juste car les caméras, retardées cinq jours par l’ouragan Floyd, ne sont arrivées que avant hier.

L’avion a été forcé d’atterrir à New Jersey, tout le cargo s’est empilé cinq nuits dans des hangars pendant que la ville était inondée.

A l’arrivée à Bogota les papiers n’étaient pas avec le cargo qui a passé une nuit dans un hangar.

Le lendemain les 34 colis étaient bien là mais le poids ne correspondait pas.

Quand on a ouvert les caisses 3 étaient vides : les deux caméras, le grand moniteur haute définition et tous les objectifs (les meilleurs, les plus rares), avaient disparu. Presque 200.000 dollars. L’assurance ne rembourse que 80%. On risque de devoir prendre cela sur le budget.

On espère pouvoir commencer dimanche prochain avec des objectifs moins bons.

Le bon côté : un peu plus de temps pour préparer .

Le mystère : les voleurs sont-ils américains ou colombiens et quel sera le projet qui un jour sera filmé avec ce matériel.

-Deuxième jour

Fernando entre dans l’église de L’America et va s’asseoir. On le suit de loin et de très haut pour finir par inclure dans le champ un Christ assis, grandeur nature, couvert d’écorchures sanglantes. A l’entrée de l’église, une mendiante avec un enfant en bas âge. C’est ce que j’avais demandé mais on a oublié l’enfant. Trop tard, il faut tourner avant la messe qui commence dans une demi-heure. Eduardo sort dans la rue et me ramène un enfant de 4 ans avec ses parents. Ils l’ont habillé d’un beau costume blanc pour l’amener chez le médecin, une vraie poupée, un vrai gosse de riche. En deux minutes il est habillé en guenilles, couvert de taches de cirage noir et se retrouve sous les yeux de ses parents en train de mendier à coté d’une vraie mendiante qui lui fait très peur. A la troisième prise, il met sa tête entre ses mains et se met à pleurer sans crier. Une image saisissante de douleur. Un beau plan. Pour l’enfant, un souvenir pour la vie.

Dans un coin je trouve une autre fantastique sculpture réaliste du Christ tombé. Je cherche ce gros plan, ces yeux, depuis des jours pour la scène où Fernando demande au Christ de l’aider à tuer W.

Malgré la messe qui commence, on tourne le gros plan en vitesse, il y a une brillance sur le nez de l’homme ensanglanté à quatre pattes, on demande à la maquilleuse de vite arranger ça avec sa houppette.

-Desechables

Scène incroyable hier soir dans l’église de San Antonio dans laquelle nous avons fait entrer 50 basuqueros, l’équivalent en bien pire des drogués au crack. Certains les appellent ici les « desechables », ceux qu’on peut jeter ou tuer, ceux dont on peut se passer. Ils ont des têtes d’hallucinés et sont incontrôlables, parlant et jouant sans cesse comme des enfants en bas âge. Ils ont un peu pris le pouvoir et nous nous sommes adaptés. Avant le tournage, la costumière prenait des photos pour les raccords costumes. L’un deux s’est fait leur porte-parole pour me dire qu’ils avaient peur, qu’on était en train d’établir des listes pour les faire tuer.

Installés dans un confessionnal pour respirer des sacs en plastique remplis de colle. Vautrés par terre pour fumer. Bougies et fumée d’encens de tous côtés. La caméra survole tout cela pour finir par sortir par la porte principale et remonter très haut le long de la façade extérieure.

Juan David, qui joue Wilmar est passé nous rendre visite. Il est très religieux et s’est exclamé que nous allions tous être excommuniés.

Le gardien de l’église avait peur que les pères, qui avaient été se coucher à 21h30, se réveillent et débarquent. Tout s’est bien passé et nous avons rendu l’église plus propre qu’elle n’a jamais été. Personne ne peut croire ce qui s’est passé la veille, cela ne peut relever que du fantasme ou du rêve.

-Morgue

Aujourd’hui la morgue, un comble, pas assez de cadavres pour remplir les 17 tables. Les T-shirts, les baskets, les jeans sont placés sur les corps pour identification.

Pas du tout affecté, je m’étonne moi-même d’être là en train de disposer les cadavres comme on le fait avec des figurants. Le seul effet pour moi, celui d’avoir envie de danser et de jouir de la vie le soir même.

Anderson est passé nous rendre visite, il voulait voir s’il n’y avait pas des copains à lui sur les tables. Il y avait en tout cas un jeune à la mâchoire arrachée par une décharge de fusil à pompe qui avait été tué la veille dans une voiture, à trois maisons de la nôtre, juste devant la Funeraria Bettencourt.

-Tournage de la scène dans le métro

Nous avons payé très cher pour avoir un train de trois voitures à nous pour quelques heures.

- On ne peut filmer le train n’allant que dans une seule direction, d’un bout à l’autre de la ligne. Le retour est du temps perdu. De temps en temps le train s’arrête sans prévenir, au milieu de nulle part.

- Le train ne peut pas s’arrêter dans les stations, il faut arrêter la scène, la suspendre quand on passe une station.

- Les fonds doivent raccorder : on a essayé de faire une version ville, une version fleuve et communes et de chacune de ces deux catégories une version soleil et une version ciel couvert. Je ne sais pas si il y a une version vraiment complète.

- Anderson n’est pas concentré.

- La lumière prévue n’a pas marché, il a fallu perdre deux heures pour la remplacer et installer en catastrophe un générateur dans un autre wagon, ce qui a failli asphyxier l’électricien qui l’accompagnait et a déclenché une alarme à la fumée au quartier général du métro. Encore une demie heure pour désarmer l’alarme.

- Le train est resté bloqué une demie heure dans un hangar en fin de ligne avec tous les figurants qui protestaient pour aller aux toilettes et manger, encore une demie heure de perdue pour cela.

- Le producteur, Jaime Osorio, a failli avoir une crise cardiaque. Il en a déjà eu deux l’an dernier.

- Le pire : les deux enfants à l’image qui ne voulaient plus jouer et qui se sont mis à hurler, empêchant d’entendre le dialogue des acteurs. L’un des deux ne voulait plus rester debout sur son siège ce qui était essentiel pour la scène.

- Une dame du métro était chargée de nous surveiller. Eduardo s’est occupée d’elle mais il fallait mimer les coups de revolver et les cris de la foule.

Malgré tout cela je crois que la scène peut fonctionner et je la trouve drôle.

-Les couleuvres d’Anderson

On en découvre un peu plus tous les jours et ce n’est pas lui qui nous le dit. Il y a des gens qui ont des comptes à régler (des couleuvres) avec lui, en particulier une histoire grave avec des vendeurs de coke de Manrique. On les suspecte d’avoir voulu tuer Anderson hier soir quand ils ont mitraillé trois de ses meilleurs copains à l’endroit sous le métro où il les retrouvait tous les soirs ; un mort et deux blessés. Heureusement il n’était pas là, on tournait de nuit. Avant de passer son temps avec nous il a eu de très mauvaises fréquentations.

Il y des policiers aussi qui le connaissent très bien et s’ils le rencontraient un soir seul aimeraient bien l’éliminer. C’est ce qu’ils ont dit à Eduardo la semaine dernière quand ils ont arrêté Anderson dans la rue, lui ont passé les menottes et ont commencé à le tabasser près du Parque Bolivar à l’heure du déjeuner pendant le tournage. Heureusement Eduardo a pu appeler les gardes du corps par radio et arrêter l’incident.

- Le pouvoir des vraies armes a feu

Après avoir utilisé des très bon doubles, j’ai découvert que les vraies armes mettaient mes jeunes acteurs en transes. Leurs yeux brillent, ils sont beaucoup plus concentrés et prennent leur rôle beaucoup plus au sérieux. Cela complique évidemment les problèmes de sécurité mais dans certains cas ça vaut la peine. Je vais même quelques fois jusqu’à leur laisser porter l’arme contre leur corps alors qu’elle n’apparaît pas dans la scène.

- Câbles et tuyaux

Je suis souvent obligé de bâcler pour ne pas prendre plus de retard. Ca me déprime. Je commence à être fatigué. Les petits rôles ne sont pas toujours bons, sans scripte il y a de nombreuses fautes de raccords et de continuité mais l’originalité du projet est indestructible.

J’ai maintenant besoin de bains chauds pour pouvoir me détendre et dormir quelques heures le soir, mais c’est impossible, jamais personne n’a pris de bain chaud dans aucune des trois baignoires somptuaires de mon appartement moderne de luxe et de haute sécurité. Le petit chauffe-eau ne peut donner que deux centimètres d’eau chaude. J’ai donc fait acheter 35 mètres de tuyau d’arrosage pour amener l’eau chaude de la cuisine en passant à travers tout l’appartement. Toute la journée je vis et je marche sur des tuyaux noirs, câbles électriques… câbles connectant les caméras aux moniteurs…

- Scène du billard

J’ai découvert juste avant d’y tourner que le billard aux murs rouges avec une Vierge Maria Auxiliadora que j’ai choisi est en fait une « officina », un endroit où l’on contracte des tueurs. C’est, d’après mes gardes du corps (qui font partie de la Police des polices) l’endroit le plus connu pour ce genre de transactions. Pour les figurants j’avais demandé que l’on contacte les jeunes qui fréquentent cet endroit ! Un tournage qui devait être sans histoire s’est révélé plein de tensions. Il fallait éviter à tout prix que le patron ou les clients entendent le dialogue.

Beaucoup de difficultés aussi avec le manque de concentration de Anderson.

Beaucoup de chance aussi avec le personnage du Défunt. Je ne savais pas, quand j’ai engagé ce personnage pour jouer quelqu’un qui est comme La Mort, qu’il avait deux tatouages : une tête de mort sur l’épaule droite et La Mort avec sa faux sur l’épaule gauche. Il fait partie d’un groupe de rock appelé « Les Pénis en Erection ».

- Hier

Hier soir deux morts devant la porte du premier assistant, à cinq blocs d’ici dans le quartier riche et calme de Laureles où nous vivons tous. Un propriétaire de voiture et un voleur se sont entre-tués à coups de revolver.

Hier aussi notre comptable s’est fait attaquer en revenant de la banque avec une enveloppe de cash. Deux jeunes avec moto et revolver qui l’avaient suivi depuis la banque lui ont demandé de lâcher l’enveloppe. Le comptable a hésité, ils lui ont demandé s’il voulait mourir. Ca a duré deux secondes devant une dizaine de témoins. Ils n’auraient pas hésité à tirer, c’est une de leurs règles de conduite pour maintenir le niveau de danger et de terreur.

- Coups de feu sur La Playa

A la recherche de calme et de discrétion nous tournons en principe les scènes de violence dans la rue très tôt les dimanche matins. En face des Beaux Arts, Alexis échange des coups de feu avec deux hommes qui perdent contrôle de leur moto. Ils se cognent contre une voiture et font un vol plané au cours duquel ils sont canardés pour finir par atterrir morts sur le toit de la voiture. J’essaye toujours d’éviter les coups de feu à blanc dans ces scènes pour ne pas traumatiser la population qui en entend déjà assez tous les jours. Quelques fois pourtant, il est impossible d’avoir de bonnes réactions des figurants sans tirer à blanc. C’est ce qui se passe ce jour là pour trois plans. Peu après le début des coups de feu je vois de plus en plus de gens habillés tout en blanc descendre l’Avenue de La Playa ou nous tournons. Je sais tout de suite que ce ne sont pas des figurants. J’ai interdit deux couleurs sur le film : le blanc pour raisons techniques de vidéo, et l’orange pour raisons esthétiques (ce qui nous oblige à dévisser ou à recouvrir de gris les horribles poubelles en plastique orange qu’on trouve accrochées absolument partout). A chaque prise on recharge les revolvers, on rajoute du sang et quand je me retourne il y a un peu plus de gens en blanc, ils vont tous dans la même direction, ils ne s’arrêtent pas et nous regardent d’un drôle d’air. On finit par comprendre : ce sont des marcheurs pour la Paix.

Pour la première fois aujourd’hui, dans toutes les villes du pays, des foules immenses de millions de gens en blanc manifestent leur ras le bol de la violence. Une date importante.

Quand j’étais enfant, c’était ici aussi pour moi une histoire de couleurs : les bleus et les rouges s’entre-tuaient par milliers. Il a fallu tordre le cou à mon perroquet qui répétait : « Je suis habillé de vert mais je suis libéral » (rouge). On ne pouvait ni en faire cadeau ni le laisser s’échapper : il risquait de provoquer un massacre dans n’importe quelle maison où il atterrissait.

- Plans effacés

Confirmation définitive aujourd’hui d’une terrible nouvelle : près d’une journée de tournage a été effacée par erreur. Scène n° 13, effacée le 13 octobre de la bobine n° 13 du film !

Il s’agissait de scènes de taxi et d’extérieurs sur le territoire de la commune de R. où, en plus, nous ne pouvons plus mettre les pieds.

- Jaune

La mort d’Alexis s’est plutôt bien passée malgré six heures d’attente pour l’illumination. Le nouveau dialogue léger où Fernando et Alexis font des plans pour aller vivre à l’étranger a bien fonctionné, il ajoute beaucoup de surprise à l’incident.

Les effets spéciaux, malgré six tentatives, ne sont jamais arrivés à faire exploser les balles dans la poitrine de Alexis. Nous n’avons pas les moyens de faire venir les spécialistes mexicains. Heureusement que je travaille en digital et que dans une seule prise, lors d’une explosion ratée, un peu de sang est arrivé par hasard sur le visage d’Anderson.

Une fois de plus la couleur du film, le jaune, a fait merveille avec le blouson jaune taché de sang d’Alexis mort, transporté dans un taxi jaune, sous les lumières jaunes des lampadaires de rues.

Dans le film il n’y a pratiquement pas de plan en extérieurs sans au moins un taxi jaune qui passe.

La sortie de la morgue, la nuit, sur le pont de l’autoroute peint en jaune avec les lumières des communes au loin, est un plan magnifique fait presque sans lumière additionnelle. C’est une fin possible.

- Nouvelle stratégie

J’ai appris hier soir de source policière que la guérilla vient de lancer un appel d’otages dans les bas fonds ; ils payent mille dollars pour n’importe quel étranger. Une nouvelle stratégie pour remplacer les « pêches miraculeuses » devenues trop impopulaires. Stratégie similaire à celle de Pablo Escobar, il y a 8 ans, qui offrait le même prix pour chaque policier tué. Mes gardes du corps sont très nerveux. Ils ne peuvent plus se la couler douce comme avant.

Il y a quand même eu une « pêche miraculeuse » avant hier soir sur la route qui joint la ville d’Envigado à celle de l’aéroport. La police, pour une fois, a essayé d’intervenir : 2 morts dans leurs rangs mais seulement 4 otages pris.

Les guérilleros sont parmi nous, dans la ville, salariés avec une paye mensuelle (le chômage dépasse 20%). Ils volent des véhicules, mettent des uniformes au dernier moment, font le blocus, prennent les otages qui les intéressent (après avoir dépouillé les autres de tout objet de valeur), les emmènent à un endroit proche où d’autres camionnettes volées les attendent pour les emmener dans les zones montagneuses couvertes de jungle. Le choix des otages est fait à l’aide de computers et de liaison Internet pour connaître leur fortune. Si ils sont retenus, dans les meilleurs des cas, les otages sont libérés au bout de six à huit mois après plusieurs paiements. Une chose est certaine : vu l’inexorable dégradation de toutes les situations, ce film ne pourrait jamais être tourné ici l’année prochaine. A moins d’un miracle, la paix s’installant du jour au  lendemain. Personne n’y croit. Tous ceux qui le peuvent pensent à s’installer à l’étranger.

- L’infamie de Dieu

C’est ce que voit Fernando dans les yeux d’un petit garçon qui renifle de la colle. Il a perdu sa mère deux mois avant le tournage de la scène. Elle vendait du « Basuco » dans le Barrio Triste à 300 Pesos la dose (1franc français). Les gangs qui contrôlent la vente et les prix ont décidé d’augmenter le prix à 400 pesos, elle a refusé de faire supporter l’augmentation à ses clients. Exécutée.

- Des chevaux marqués 8

Hier, jour de repos supplémentaire pour rattraper une nuit. Unique jour de repos sans  montage. J’en profite pour faire une grande cavalcade sur des chevaux de rêve avec une vingtaine de gentlemen antioquiens. C’est en tout cas comme cela qu’ils se voient. Comme des cow boys aussi, de la période avant les barbelés, libres et sans loi, mais avec beaucoup de foi. Tous les chevaux étaient marqués d’un 8 (ocho). Ils appartenaient à une des sœurs Ochoa et à son mari avec lequel j’ai un peu  sympathisé, passant l’aguardiente en chemin, d’un cheval à l’autre. Deux de ses frères tués par la guérilla, un autre séquestré. Il m’a raconté comment il en est venu à être contre le paso fino qui n’est pas un pas naturel du cheval mais une monstruosité imposée par l’homme pour son propre confort. Il parlait en connaisseur puisqu’il a été jusqu’à il y a quelques années le plus grand éleveur de paso fino du monde.

Tout le monde est habillé en cow boy de luxe. Arrêt déjeuner pour manger un mélange de riz, banane, chicharron et chorizo enveloppé et réchauffé dans une feuille de banane accompagné de bière et d’aguardiente.

Vue magnifique des collines entre La Ceja et Rio Negro, région relativement calme, contrôlée par les Paramilitaires, sûrement de leurs amis ou financés par eux. Plusieurs jeeps suivent malgré tout, remplies d’hommes armés jusqu’aux dents (y compris les miens avec leurs mini-uzis).

Aucun des fils de fer installés par de nouveaux propriétaires (investisseurs de la ville qui ne font rien de leurs terres) ne nous résistent : un des chefs en tête de file descend de cheval pour couper les barbelés avec une pince spéciale qu’il porte à la ceinture à côté de son revolver.

- La fausse Aiwa

Nous avions besoin de « dummies », de doubles qu’on peut maltraiter, d’une chaîne de musique Aiwa jetée par la fenêtre. Il s’avère que les prix sont tellement bas qu’il revient trois fois moins cher d’acheter une vraie chaîne Aiwa que d’en faire fabriquer une fausse.

Un stylo Mont Blanc acheté au marché noir de contrebande vaut 90$. La fabrique, la maison mère a vendu ce même stylo pour 120$. Lavage d’argent.

Je vais acheter mon vin à une étrange adresse très fréquentée. Une maison de famille discrète d’un quartier populaire voisin où les gens se pressent à toute heure pour acheter tous les alcools à des prix défiant toute concurrence. Lavage aussi.

- Recette pour tourner dans le centre ville

-Tout d’abord organiser un faux tournage avec caméra projecteurs et metteur en scène hystérique. La comédie mélangée de violence est très appréciée du public. Comme acteur, un de ces mimes mendiants fait très bien l’affaire. Cette après-midi, pour distraire une foule énorme, la comédie violente avait un contenu social, la femme basuquera délirante chargée de nous trouver chaque jour cinq figurants clochards ,basuqueros ou mendiants avait un rôle de star à côté du mime.

-Tourner ensuite pour de vrai à 50 mètres de là en toute discrétion.

- Entraîner une douzaine de figurants à s’approcher pendant les prises des gens qui risquent de regarder la caméra pour leur demander l’heure ou leur dire de circuler. Les malheureux qui résistent sont immédiatement assaillis par notre force spéciale : un groupe de mendiants effrayants et puants qui n’arrêtent pas de leur demander de l’argent et de les incommoder jusqu’à ce qu’ils s’en aillent.

Ce système marche à merveille. Malheureusement il reste la pluie et le soleil qui n’arrêtent pas de brûler ou de mouiller l’image en alternance, ce qui nous oblige à bâcler certaines scènes.

- Rivières de sang dans les communes

Journée mémorable aujourd’hui dans la commune du Diamante.

Les camions des électriciens n’ont pas pu arriver au lieu de tournage tout en haut du quartier pour avoir une vue plongeante sur les escaliers. Beaucoup de câbles illégaux, installés pour voler de l’électricité bien qu’elle soit presque gratuite pour ces quartiers, sont installés si bas au travers des rues qu’un camion de hauteur normale ne peut pas passer.

Le lieu de rendez-vous de l’équipe est chargé de mémoire pour la commune. Une immense peinture murale du logo WB (pour Warner Brothers, très populaire à cause des dessins animés) est encore criblée des balles qui ont tué 8 jeunes il y a un an. Le lendemain revanche : 20 jeunes étaient tués dans le quartier au dessus. Il y a une semaine la même guerre a repris et bat son plein : deux morts avant hier.

La camionnette mobile contient tout l’équipement d’enregistrement et de transferts en haute définition, elle est accompagnée en permanence par deux gardes en uniforme bleu à motocyclette, armés de mitraillettes et protégés de gilet pare-balles. Il étaient complètement terrorisés. Avec raison commentaient mes gardes du corps en blue jeans, car ces hommes étaient une occasion irrésistible pour des groupes prêts à tuer pour des armes. A l’arrivée les hommes en bleu pouvaient se détendre un peu car il y avait 8 policiers en vert olive armés jusqu’aux dents en plus des cinq dont nous avons l’habitude maintenant. Pendant le tournage, une vieille dame qui passait par là m’a dit que nous avions bien raison d’avoir de la protection car beaucoup de vrai sang coulait dans le quartier, que ça changeait un peu de voir du faux qui ne comptait pas pour elle.

Le plus impressionnant fut quand nous avons fait pleuvoir une pluie de sang sur le quartier. Les effets spéciaux en ont évidemment fait trop et nous sommes tous marqués, peau et vêtements, d’un rouge indélébile pour trois jours. Une pluie normale de cinéma qui au milieu d’une prise double de volume et devient rouge. Le ciel, la terre, tout devient rouge et des rivières de sang commencent à couler de toutes parts. La quebrada (torrent) devient rouge, tous les enfants crient qu’il faut venir voir ça.

Si j’avais su j’aurais fait un plan général, au lieu de plans rapprochés de pieds descendant des marches, et de rivières de sang qui se transforment en blood lagoon. C’est l’équipe de mon ami Luis Ospina qui a les meilleurs plans pour le « making off ».

Tout le monde était affecté par l’image et le symbole de ce « happening » conceptuel. Surtout la dame dont le devant de sa maison était transformé en quartier général du sang. L’eau et le colorant étaient mélangés dans sa cour. Elle avait perdu deux de ses huit fils, l’un de 18 ans d’âge, l’autre de 22, dans les échanges de balles qui ont lieu tous les soirs et qu’on entend au loin de la ville centrale du bas. Elle disait que ça devait être un moment très triste dans le film. Je lui ai dit qu’elle avait bien deviné.

- Hold up

Nous avons un compte au Banco Popular de notre quartier de Laureles. Hier, il y a eu un hold up. Des jeunes ont demandé au caissier d’ouvrir la caisse. Il leur a expliqué que le système de sécurité ne lui permettait pas de l’ouvrir. Ils l’ont arrosé d’essence et comme il n’ouvrait toujours pas le coffre, ils ont mis le feu. Mort de ses brûlures. Pas de mention dans les journaux

- Le garde du corps a tête d’ange n’en est pas un

On dit qu’il a des liens avec le paramilitarisme et, à la suite d’une dispute idiote, il a menacé de mort après tournage un des membres de l’équipe qui a été obligé, dans son propre intérêt, de quitter notre groupe. Pour ne pas faire une brèche dans le mur de sécurité, à une semaine de la fin du tournage, nous avons décidé de ne pas ouvrir les hostilités avec Leonardo, qui, ce matin, avant que je n’apprenne ses menaces, m’a arraché une promesse de ne pas refuser d’être le témoin de son mariage en juin prochain avec une jeune fille de 17 ans que j’ai connue en même temps que lui. A l’époque je me souviens avoir supplié la future fiancée de se méfier des hommes.

L’impuissance et la rage devant l’injustice. L’atmosphère devient irrespirable.

- Scène d’ivresse sur la terrasse de nuit

Une semaine d’attente qu’il ne pleuve pas pour la tourner. Au moment où je commence à avoir la scène, une musique terriblement forte d’un concert en plein air commence. Après 14 heures de tournage, on ne peut plus attendre, on tourne quelques plans entre les morceaux de musique. La pluie arrive, on arrête. Techniquement on a la scène, mais une fois de plus je suis frustré, l’acteur aussi.

Demain, je tente la cathédrale en commando secret suite à un refus des autorités religieuses.

Plus qu’une semaine d’intérieurs en équipe réduite.

- Les tueurs somnambules

Le Rohypnol est un somnifère qui a été interdit en Europe et aux USA il y a 5 ou 10 ans. Si après en avoir pris un on ne se couche pas, on peut continuer de fonctionner mais on oublie absolument tout ce qu’on a fait. On en trouve partout ici au marché noir en grandes quantités et bon marché. Je ne sais pas si la firme Roche continue de les fabriquer ou si ce sont des imitations.

C’est la drogue favorite des sicarios qui permet à la fois de se désangoisser avant et pendant un « travail » et d’oublier après. Ils les appellent « Roches » ou « roaches » ou « ruecas ».

- Anderson, le baiser

Anderson tousse et crache tout le temps, très souvent par la fenêtre de la tour où nous tournons. Pluie de glaviots sur les passants.

Il y a une semaine il a commencé à cracher du sang, ce qui a beaucoup préoccupé notre acteur principal qui devait tourner avec lui une scène de baiser sur la bouche. Il a exigé des analyses médicales. Impossible de coincer Anderson pour faire des prélèvements de muqueuses et de salive trois jours consécutifs. Toujours en train de faire la fête et de ne pas apparaître à son domicile. Une fois deux heures de retard au tournage. Il avait passé la nuit avec Juan David et s’était endormi chez lui. C’est en appelant Juan David pour tourner une autre scène au pied levé que nous avons finalement mis la main sur Anderson.

Après être arrivé à le traîner trois jours de suite à l’hôpital (tests négatifs pour la tuberculose), il a fallu que je lui montre moi-même comment embrasser German et que j’organise une situation où au moment du tournage tous les membres de l’équipe mettaient chacun une somme pour le défier de bien faire son baiser. Quand il a vu les billets s’accumuler il a été gêné et obligé de passer à l’action. Il a récolté plus de          200 000 Pesos (100 dollars) qu’il a cachés dans l’appartement. Après avoir fumé un de ses énormes joints, il ne se rappelait plus où et il était, trop tard pour rentrer dans l’appartement.

- Dernier jour

Dernière journée de tournage. On devait commencer à 10 heures du matin dans un décor construit dans un hangar. Bureaux de la réception de la morgue. Rien n’est prêt : il manque une porte et des lumières néon. On attend toute la journée, finalement à 6 heures du soir la porte arrive, trop grande, les lumières ne sont toujours pas installées, il manque une grande échelle pour cela. On finit par tourner à 9 heures sans néon, avec les lumières du film en un seul plan très compliqué. Le dernier plan du tournage, l’un des 4 derniers du film. Ce genre de problèmes n’était jamais arrivé heureusement pendant le reste du tournage. L’équipe que j’ai eu la chance d’avoir était dans l’ensemble de classe internationale.

L’émotion était palpable quand le champagne a commencé à couler et des vérités qui ne pouvaient pas être dites ont commencé a l’être : tout le monde pensait pendant le tournage que j’étais complètement fou d’avoir tenté ce film, que maintenant ils allaient être obligés de retourner à la réalité d’un pays au bord de l’abîme sans jamais pouvoir oublier ces 7 semaines. Moi non plus, je ne pense jamais retrouver un tournage aussi émouvant et aussi dramatique.

En rentrant à 2 heures du matin sur l’autoroute déserte, j’entends trois coups de feu à l’arrière : un de mes gardes du corps éméché tire en l’air.

Plus tard, il se justifiera en disant qu’une grosse voiture avec 6 types louches s’est approché de nous à grande vitesse et qu’il les a fait fuir en tirant. Eduardo est sûr de ne pas avoir vu de voiture. Je ne suis pas sûr. On ne saura jamais. Expérience typiquement colombienne: être de moins en moins sûr de la réalité de ce qu’on voit ou entend.

- Doublage

Pas de studio libre. Toute la nuit dans ma chambre à coucher transformée en studio. Matelas sur les fenêtres comme pour une guerre atomique. Des tuyaux noirs remplis de câbles relient magnétophone, micro et télévision de ma chambre au computer Avid de la salle de montage à l’autre extrémité de l’appartement. Un autre tuyau noir, parallèle, transporte de l’eau chaude de la cuisine à ma luxueuse baignoire 35 mètres plus loin. Personne n’était auparavant arrivé à la remplir d’eau chaude.

On essaye tous, Anderson, Juan David, German et moi de faire durer encore un peu la magie du tournage une dernière nuit, tous sans exception profondément changés par cette aventure.

German va faire ses bagages, il part dans quelques heures. Je reste avec Anderson et Juan David. Ils me parlent de la responsabilité qui leur est tombée dessus avec le tournage, la plus grande de leur vie, à laquelle ils ne s’attendaient pas.

- La sœur de Nora (belle sœur de Vallejo)

a été assassinée par deux tueurs à moto la semaine passée. Ils l’ont d’abord blessée, elle est arrivée à s’échapper, ils l’ont rattrapée deux rues plus loin. Elle avait 42 ans, ne négociait pas ses principes, travaillait dans l’administration d’Envigado. Elle luttait contre l’influence de la mafia et venait d’être choisie pour être sur des listes électorales de cette municipalité qui a été aux mains de Pablo Escobar pendant longtemps. La population demande à Nora de la remplacer. Elle commence à recevoir des coups de téléphones de menaces. L’idée de sortir du pays avec sa famille, impensable pour elle il y a quelques mois, n’est plus exclue.

C’est à Envigado que nous avons fait hier notre fête de fin de film dans un centre de l’Opus Dei à louer pour des conventions, de « Lupus Dei » comme le prononce mon chauffeur. Une dernière provocation avec un orchestre de musique colombienne de 18 personnes que m’a fait connaître Eduardo.

- La paie des 18 musiciens

Les merveilleux musiciens de notre fête de fin de film, pour la plus part très âgés et vivant très modestement, sans compte en banque, passant parfois des mois sans jouer, ont eu un coup dur aujourd’hui. Leur chef a été à la banque pour encaisser notre chèque. Il est rentré chez lui avec l’argent des 18 musiciens et sur le pas de sa porte il a été braqué par des jeunes qui l’avaient suivi.

- Noël

Noël approche et dans toute la ville une obsession : offrir un beau Noël à sa famille. A n’importe quel prix. Alors plus on s’approche de la date fatidique du 24 plus les crimes vont augmenter, jusqu’à doubler. Une tradition.

Ce qui change aussi avec Noël, c’est la bande sonore des soirées. Je m’étais habitué à entendre tous les soirs des coups de feu au loin ou tout près. Ils sont maintenant mélangés à une orgie de pétards qui va augmentant chaque jour.

Excès aussi dans les illuminations. Depuis deux semaines déjà on installe des milliers d’ampoules de toutes les couleurs dans tous les arbres de la ville. Je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est peut-être les dernières lumières qu’on verra pour longtemps. Dans le dernier mois, la guérilla a fait sauter 45 tours électriques. Seulement 10 ont pu être reconstruites, les autres sont dans des endroits trop dangereux d’accès. On est au bord du rationnement ou pire.

- La Curie

Qui va croire que nous avons célébrer la fin du tournage dans un centre important de l’Opus Dei et que l’appartement dans lequel je vis depuis le début du tournage et qui nous sert aussi de salle de montage appartient à la plus haute autorité religieuse de la ville. Ce matin ils sont venus inspecter les lieux avant mon départ. Ma chambre à coucher a du faire le meilleur effet : au dessus de mon bureau, un portrait et des scapulaires de la Vierge Maria Auxiliadora, celle de notre film, sur la table, une énorme bougie allumée en permanence avec la même image. Il y a aussi une petite sculpture en plâtre colorié d’un Christ à quatre pattes couvert de blessures sanguinolentes. La chambre et la salle de bains d’Eduardo sont aussi pleines d’images et de bougies allumées si bien que la semaine dernière pour le jour de l’Immaculée Conception la femme qui fait le ménage et la cuisine nous a dit : « Je vois que vous aimez tant la Vierge, vous allez sûrement considérer ce jour comme un jour de congé pour moi ».

La guerre a fait plus de deux cent morts en trois jours. Les rationnements d’électricité ont commencé par les quartiers pauvres.

- Barrio Triste

Je viens de déjeuner avec Papa Giovanni qui me donne des nouvelles du quartier où il travaille comme mécanicien. Une guerre pour le contrôle des « huecos », les trous où l’on vend et consomme du « basuco », a commencé entre les Montaneros et les Calenos. Ces derniers viennent de Cali, ils sont très organisés et se sont déjà emparés de la commune de Campo Valdez. Hier, ils sont allés chercher un des Montaneros au fin fond de son « trou » et lui ont mis six balles dans la poitrine. L’homme est quand même arrivé à sortir normalement dans la rue, appeler et monter dans un taxi en demandant à être conduit à l’hôpital. Il est mort en route.

Ces types se promènent armés au coin des rues, entrent dans des bars et s’installent. Leur menace favorite est : « Ne m’ennuyez pas » ou « Quelqu’un a-t’il envie de m’ennuyer ? ». Il y a deux jours il y en a un qui s’est vraiment mis en colère quand un taxi vide n’a pas voulu s’arrêter alors qu’il lui faisait signe avec insistance. Excédé, devant témoins, il a tué le chauffeur. Peu après, la porte arrière du taxi s’est ouverte et un tout petit homme, le passager invisible, est sorti terrorisé. Personne n’a rien dit et l’incident est apparu comme un règlements de comptes. Un de plus. Au cours de la semaine passée il y a eu dans ces quelques rues un à deux morts par jour. Ce que Giovanni appelle les ravages de Noël.

- Noël, encore

La salle de montage a un grand balcon comme toutes les chambres de mon appartement. Juste en face, il y a deux banques. Hier, deux fois de suite, la femme de ménage qui a le temps de regarder par la fenêtre est venue nous dire de regarder dans la rue. La première fois, c’était un homme d’affaires qui montait dans sa Trooper blanche après avoir été a la banque. Deux jeunes à moto lui avaient pris une enveloppe. La commotion était visible : dans toute la rue tout le monde se racontait l’incident qui avait duré quelques secondes. Trois minutes plus tard tout était rentré dans l’ordre. Mais la loi des séries est la seule dont on peut être sûr ici. Je venais d’être arrivé à couper une minute de plus dans le film qui fait maintenant 1 h 47m quand une nouvelle distraction s’offre à nous : même scénario mais cette fois avec deux bonnes sœurs, c’est une petite valise qu’on leur a prise. Rien n’arrête la Fièvre de Noël, même pas la religion.

Les pétards continuent d’exploser sans relâche toutes les nuits.

- Cecilia

s’occupe du ménage et de la cuisine. Elle est très religieuse et très comme il faut. Pendant ses nombreux temps morts, elle lit des livres comme : « Comment savoir si votre fils se drogue ». Son fils a 8 ans.

Nous avons besoin de beaucoup de café pendant le montage. Chaque fois qu’elle vient nous l’apporter, elle voit et entend quelques plans du film. Des fusillades et des injures, des hommes nus, pas toujours les mêmes, au lit ou s’embrassant sur la bouche. Des tirades contre le Pape, le lendemain contre Simon Bolivar ou en faveur de Pablo Escobar, grand employeur du peuple. Puis d’autres fusillades, des cadavres et des gros mots. Et puis hier, le comble : deux hommes nus au lit et l’un d’eux dit : « Bénis sois-tu Satan ». Là je l’ai vue carrément inquiète.

Il est temps d’aller continuer le montage ailleurs, avant qu’elle aille en faire part à ses amis les curés.

Notre passe temps favori : essayer de deviner sa vision du film.

- Un seul regret

Ne pas avoir eu le temps avant de partir de faire la connaissance de cette femme qui a des couilles, ce travesti qui tient d’une main de fer le bordel chic de la ville où les mafieux côtoient les flics et les employés du gouvernement. Il y a quelques mois, pendant la préproduction, j’étais arrivé à avoir un rendez vous avec elle pour prendre le thé. J’étais curieux de rencontrer ce qui devait être une personnalité exceptionnelle pour arriver à survivre au cœur de cet univers si dangereux en en connaissant les secrets. Un personnage pour Fassbinder. On m’avait fait entrer par le couloir secret réservé aux employés de la mairie et aux hôtes de marque. A l’exact opposé de l’entrée principale, de l’autre côté du bloc d’immeubles, dans une rue parallèle, un petit bar tout à fait ordinaire. Au fond, derrière les toilettes, un rideau cache l’entrée d’un labyrinthe qui mène à une porte blindée. Je rencontre le chef de la sécurité qui me demande de le suivre. Nouveau labyrinthe, on passe par la cuisine avant de déboucher sur une salle remplie de filles très jeunes et de musique disco. Il est 5 heures de l’après-midi. Madame a été retardée, on me demande d’attendre. J’apprends qu’elle est très occupée, en train de se diversifier en lançant un chaîne de produits de beauté en Europe. Elle a plusieurs gardes du corps. Elle a l’habitude d’entrer par l’arrière, comme moi.

Les filles passant près de l’entrée principale s’arrêtent souvent pour taper avec une cuillère en bois sur une statue. Ca me rappelle quelque chose. Cali il y a 20 ans. Je m’approche pour vérifier. En effet c’est un Bouddha chinois assis. Dans le gras du ventre, il a un trou. Un mafieux ivre lui a tiré un coup de revolver, j’en suis sûr, je connais. Je vérifie auprès des employés; c’est bien ça.

A Cali il y a 20 ans, avec Eduardo nous avions été accompagner un ami au bordel et j’avais découvert cet étrange rituel que je croyais unique : les filles frappaient un Bouddha porte-bonheur pour le punir quand il n’y avait pas assez de clients. Il était tourné contre un mur, obligé de regarder sans fin une peinture tauromachique particulièrement sanglante. Il avait un trou dans le gras du ventre. Il était entouré de répliques en plâtre de statues grecques.

Il est bientôt 6 heures, Madame est arrivée, elle se prépare, elle ne va pas tarder mais je dois partir pour un rendez vous de casting. Je reviendrai.

Oui mais quand ? Dans quelques mois ce sera certainement plus dangereux, et sans gardes du corps… Et après le scandale que le film va provoquer en Colombie…

- Le troisième séjour en prison d’Anderson

De retour à Paris je ne pensais pas que j’allais, à un mois de la fin du cauchemar technique de la postproduction, rajouter un épisode sur ce qu’il se passe autour du film à Medellin.

Anderson, après avoir longtemps hésité à s’acheter un commerce avec l’argent qu’il a gagné sur le film, s’est finalement décidé. Il s’est acheté une motocyclette et un revolver.

Il y a une semaine, il a été arrêté avec un complice, armé lui aussi, alors qu’ils venaient d’attaquer une station service. Parce qu’il est mineur et malgré les diverses condamnations qui pèsent sur sa tête, il vient d’être relâché après quelques jours de prison. On lui a saisi sa moto et son revolver. Heureusement qu’Eduardo était sur place et a pu organiser un avocat qui est aussi à la tête de la faculté de droit de l’université de Medellin. Le danger maintenant c’est qu’il se retrouve sur les listes secrètes de “nettoyage social” et qu’”on” le fasse disparaître. Nous essayons de le faire aller à Bogota pour quelque temps. A long terme c’est évidemment très préoccupant. Il y a comme une malédiction : le seul jeune qui ait survécu après avoir fait un film à Medellin dans les dix dernières années est l’un des cinq de “Rodrigo D.”qui a pu partir faire de la télévision à Bogota. C’est mon ami cinéaste Luis Ospina qui dit qu’on pourrait précéder la liste des jeunes acteurs à la fin des films tournés à Medellin de la mention : “Par ordre de disparition”.

J’avais raison de regarder les lumières de Noël avec un serrement de cœur : les pannes d’électricité sont devenues pratiquement quotidiennes à Medellin et la guérilla ELN vient d’annoncer qu’elle a l’intention d’accélérer la destruction des tours électriques.

Barbet SCHROEDER

  • Welcome. Please consider this site as an ongoing “work in progress”...one that we hope will grow by and for those who have an interest in the life and work of Barbet Schroeder.